Sur le chemin du retour de la boulangerie, tous les petits Français ont appris à déchirer la croûte croustillante d’une baguette. Dans les quartiers où les boulangeries sont à la fois un lieu de restauration et un lieu de rencontre, c’est bien plus qu’un simple goûter ; c’est un rituel quotidien.

Ce ne sont pas seulement le blé et la levure qui ont bénéficié de la reconnaissance officielle par l’UNESCO du « savoir-faire artisanal et de la culture du pain baguette » comme patrimoine immatériel. C’était la reconnaissance de quelque chose de plus subtil : une habitude qui unit les générations et les communautés à travers la France dans une familiarité discrète.
| Élément clé | Détail |
|---|---|
| Sujet | Inscription de la baguette au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO |
| Pays concerné | France |
| Date de l’inscription | 30 novembre 2022 |
| Raisons principales | Préserver le savoir-faire artisanal, reconnaître son rôle social |
| Critères UNESCO | Techniques artisanales, importance culturelle, transmission |
| Nombre moyen de baguettes consommées | 10 milliards par an (en France) |
| Menace principale | Déclin des boulangeries traditionnelles face à l’industrialisation |
| Source crédible |
Il a fallu six ans pour constituer le dossier en France. Un tel dévouement témoigne de l’importance que les Français accordent à leur pain, et non d’un quelconque bureaucratisme. Au-delà d’une icône culinaire, c’est un mode de vie – simple, riche en textures et irremplaçable – qui était menacé.
La désignation de l’UNESCO a particulièrement salué l’invisible : ces gestes répétitifs des mains, le talent tactile nécessaire pour déterminer l’élasticité de la pâte, les rituels matinaux des boulangers qui commencent avant l’aube, en reconnaissant les procédés plutôt que le simple résultat. Au lieu d’être enseigné dans des écoles culinaires prestigieuses, ce savoir se transmettait dans l’intimité des arrière-boutiques et est aujourd’hui préservé dans le monde entier.
Avec seulement quatre ingrédients – farine, eau, sel et levure – la baguette de tradition est une protestation silencieuse contre la facilité contemporaine. On ne peut pas la congeler. On ne peut pas utiliser d’additifs pour la produire en grande quantité. Elle exige du temps, de la patience et un savoir-faire artisanal.
Des centaines de boulangeries familiales ont fermé leurs portes ces vingt dernières années en raison de l’essor des supermarchés et du pain préemballé. Chaque boulangerie disparue représente un fil déchiré dans le tissu social des petites villes françaises, bien plus qu’un simple commerce fermé.
Un jour, je me suis arrêté devant une boulangerie dans la campagne limousine et j’ai vu un enfant, appelé par son nom par le boulanger, déposer une pièce dans un comptoir en bois. Ce petit moment a duré bien plus longtemps que prévu.
Pour Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO et Française, le choix était évident. Selon elle, la baguette est « un art de vivre », un vecteur d’accessibilité et de convivialité. Ceux qui ont déjà fait la queue par une fraîche matinée, réchauffés non seulement par le pain entre leurs mains, mais aussi par les conversations, comprendront sans doute ce qu’elle dit.
Le texte associe la baguette à d’autres traditions culinaires déjà célèbres, comme le café arabe, le kimchi et la pizza napolitaine. La baguette française, cependant, n’est pas associée à la fête ou à la cérémonie, contrairement à beaucoup d’autres. C’est dans le quotidien que réside sa magie.
En France, manger du pain est un rituel quotidien, voire biquotidien, plutôt qu’un luxe ou une occasion spéciale. Cette répétition se transforme en rituel, qui façonne subtilement l’identité. Une baguette, ce n’est pas seulement manger. C’est participer à un héritage.
La quantité de pain consommée quotidiennement par les adultes français a diminué, passant de 143 grammes en 2003 à seulement 103 grammes en 2016, selon les données de l’Observatoire du Pain. Pourtant, malgré cette baisse, la baguette conserve une forte valeur symbolique. Elle revêt une importance culturelle, sociale et même émotionnelle, au-delà de ses bienfaits nutritionnels.
L’inscription de la baguette au patrimoine mondial de l’UNESCO vise à promouvoir la transmission intergénérationnelle de ce savoir-faire en préservant cet héritage. Il s’agit de maintenir un lien, et pas seulement de préserver des emplois. Apprendre à pétrir la pâte avec son grand-père représente bien plus que la simple fabrication de pain pour une adolescente de l’ère numérique. Elle s’inscrit dans une continuité.
L’histoire de la baguette est particulièrement pertinente à l’ère moderne, où la culture du tout-à-l’heure et la restauration rapide sont omniprésentes. La baguette, quant à elle, reste résolument traditionnelle. Sa durée de conservation est courte. Sa fabrication exige un travail minutieux. Ses imperfections font son charme. Et pourtant, malgré sa fragilité, elle perdure.
Aujourd’hui, cette persévérance est reconnue, et même si cette reconnaissance est symbolique, elle peut s’avérer particulièrement utile pour mettre en lumière les difficultés rencontrées par les artisans traditionnels. Bien que la France soit à l’avant-garde de ce mouvement, le conflit qu’il révèle – entre tradition et modernité – est universel.
Le produit alimentaire français le plus connu a longtemps été la baguette. Pour la première fois, cependant, son histoire englobe non seulement sa saveur et sa forme, mais aussi les mains qui la façonnent et les matins qui la rendent possible.
Grâce à une reconnaissance délibérée et à un soutien institutionnel, un pain souvent considéré comme allant de soi devient un produit à préserver – non pas sous vitrine, mais exposé à la vue de tous, sur des emballages en papier ciré et des présentoirs en bois.